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Six mois avant

Six mois avant

Littérature à partager

Publié le par John Grivin

Le Secrétaire général de l'ambassade était assis derrière la grande table de travail. A ses côtés, un homme à la mine sévère fixait Miller, à travers de petites lunettes rondes. L'entretien n'allait pas être drôle. L'atmosphère de la salle accentuait le sentiment de malaise qui gagnait Mark. Les murs, le sol, le mobilier, la décoration, tout était orange, une couleur que le docteur ne goûtait pas vraiment : délire d'architecte contemporain qui avait fait une surconsommation de sucettes acidulées dans son enfance.

Jack Walsingham rompit le silence.

« Asseyez-vous docteur Miller. Mettez-vous à l'aise. Nous allons vous poser quelques questions. Nathan Newcombe arrive de Washington. Ce sont vos rapports sur les décès de Morton et Brant qui l'amènent à Paris. Ce que nous allons dire à partir de maintenant est strictement confidentiel, je ne vous fais pas de dessin. Vous êtes OK ?

– Je vous écoute, messieurs. »

Newcombe prit la parole. Sa voix haut perchée, insidieuse, déplut d'emblée à Miller.

« Que pouvez-vous nous dire de Scott ?

– Il est à l'infirmerie de l'ambassade. Je...

– Certes, certes. Je veux parler d'Anna Scott, des circonstances de sa mort. »

Walsingham intervint.

« Les nettoyeurs ont rendu leur rapport plus promptement que vous, docteur Miller. »

Mark se mit à transpirer anormalement. Ses pommettes prenaient feu. Si seulement il avait pensé au travail avant de songer à la baise. Il le ferait payer à cette salope de Janice. Elle ne pouvait pas mettre des soutifs !

Newcombe insista.

« Alors, docteur Miller ?

– Anna Scott est morte comme Candice Morton et Steeve Brant. Même urine et mêmes vomissements sanguinolents, mêmes pupilles dilatées, mêmes marbrures sur la peau. Avant cela, ils étaient tous les trois en parfaite santé.

– Qu'en savez-vous ?

– J'ai fait leur check-up il y a à peine six mois.

– Vous détruirez les comptes rendus et en rédigerez de nouveaux. Ils couvaient quelque chose de grave, vous me suivez ?

– Parfaitement.

– C'est bien. Vous nous avez parlé des symptômes. Et votre diagnostic ?

– Septicémie foudroyante, overdose...

– Non, le vrai diagnostic.

– Je ne sais pas vraiment. C'est pour cela que j'ai tenu à prévenir Washington, sous couvert de monsieur le Secrétaire général.

– Vous avez bien une petite idée ?

– Oui, je penche pour un empoisonnement ou un virus inconnu. »

Jack Walsingham toussa et se racla la gorge avant d'intervenir. Il regardait Miller droit dans les yeux.

« Mark, nous allons vous confier un secret d'état. Vous avez la carrure. Malgré votre jeunesse, vous êtes un excellent élément. Notre nation a besoin d'hommes de votre trempe. Vous avez parfaitement géré les cas qui nous occupent.

– Merci monsieur. Je suis un patriote.

– Avant d'en dire plus, une dernière question. Pourquoi ne pas avoir laissé Adam Scott aux nettoyeurs ? »

Si Mark avait écouté son cœur, il aurait répondu qu'on n'assassine pas un ami. La raison l'emporta. Ce n'était pas le moment de montrer des sentiments honorables.

« Je sais tirer une croix sur mes affects. C'est vrai, j'ai toujours envié Adam, mais Anna est morte. Je n'allais pas éliminer le meilleur chiffreur des États-Unis pour une envie de fesses. Des fesses froides. »

Tout en répondant, Miller se dit que ses interlocuteurs n'étaient pas dupes de sa froideur calculée. Jusqu'à quand se contenteraient-ils de son mensonge. ? Il se sentait transparent. Pourtant, s'il voulait rester en vie, il n'avait pas d'autre choix que de jouer les ingénus. Ils avaient besoin de lui. Il n'était qu'un pion, mais un pion toujours sur l'échiquier. Le corps de Janice s'imposa à son esprit. Il eut une furieuse envie de la posséder, de pétrir ses somptueux nichons. C'était bien le moment ! Le timbre glacial de Walsingham refroidit sa libido.

« Vous êtes parfait, docteur Miller. écoutez-moi attentivement. »

Mark prit son air le plus sérieux, celui qui laissait croire à tous les discoureurs ennuyeux qu'il avait du goût pour leur prose imbuvable. Il était de première force à ce petit jeu. Sauf que devant le Secrétaire général, il ne feintait pas. Sa jambe droite fut prise d'un tremblement que Newcombe remarqua à travers le plateau translucide de la table. Miller intercepta son regard et rectifia le tir. Surtout ne pas se montrer nerveux. Walsingham poursuivit après s'être mouché dans la pochette de sa veste.

« Notre pays est en guerre. Pas une guerre officielle, une guerre sournoise, larvée, qui menace nos intérêts dans le monde et qui viendra bientôt frapper nos enfants sur notre sol même. Si nous ne réagissons pas, le 11 septembre ne sera plus qu'un détail de l'histoire des États-Unis. Les victimes ne se compteront pas par milliers mais par millions. La guerre bactériologique est déclarée. Les États terroristes ont constitué l'année dernière une ligue secrète destinée à rayer notre grande et belle nation de la carte du monde. Leurs meilleurs biologistes ont collaboré pour mettre au point un virus foudroyant. Ils ont réussi en un temps record. Les prétendus accidents chimiques qui ont frappé nos alliés ces dernières semaines sont en fait des attaques ciblées qui ont servi de répétition à nos ennemis. D'après des sources fiables, la grande offensive sera lancée à Noël prochain, ce qui nous laisse exactement six mois pour anticiper. »

Miller avait la gorge sèche. Six mois ! Combien de fois ferait-il l'amour avant de mourir comme Morton, comme Brant, comme Anna ? Combien de femmes caresserait-il encore ? Pourrait-il seulement prendre du plaisir en sentant la fin si proche ? Il essaya de reprendre pied.

« Qu'attendez-vous de moi ? Je ne suis pas calé en virologie.

– Il ne s'agit pas de cela. Nos spécialistes de la question planchent jour et nuit. Ils ont mis au point un vaccin.

– Oui ? »

Jack Walsingham fit signe à Newcombe de prendre le relais.

« Ce vaccin n'est pas fiable à 100 %. Les tests sur cobayes humains ont dû être lancés très rapidement. Trop rapidement. On peut mourir de l'injection, disons une fois sur cent. C'est ce qui est arrivé à vos trois patients.

– Mais qui les a vaccinés ?

– Vos services, à votre insu.

– Comment cela ?

– A travers les rappels antitétaniques. »

Mark comprenait à présent pourquoi Washington avait tant insisté pour mettre en place cette campagne de vaccination, qui ne s'imposait pas à ses yeux de médecin. Il eut des sueurs rétrospectives en revoyant Janice lui administrer la piqûre. Il fallait bien qu'il donnât l'exemple. Les fumiers !

« Je comprends votre colère docteur, même si vous essayez de la cacher, mais nous n'avons pas le choix. Il faut vacciner, vite, et accepter les risques sachant que bientôt ils seront imparables.

– La mort peut survenir jusqu'à combien de jours après l'injection ?

– Rassurez-vous, c'est l'histoire d'une semaine maximum. »

Miller éprouva un profond soulagement. Il se souvint aussi que cinq jours plus tôt il avait lui-même enfoncé l'aiguille mortelle dans le bras d'Anna. S'il avait su... qu'aurait-il fait ? Prié peut-être. Non. Dieu n'était qu'un souvenir d'enfance. La voix imperturbable de Newcombe le ramena à la surface du présent.

« Nous n'avons pas assez de doses et nous n'aurons pas celles qui nous manquent d'ici le mois de décembre.

– Pourquoi ?

– Seriez-vous naïf, docteur Miller ? Notre industrie pharmaceutique a les capacités de production nécessaires, mais le vaccin coûte excessivement cher. Sans compter que nous devons nous garder de susciter une vague de panique. Elle plongerait le monde civilisé dans le chaos et nous ne pourrions pas sauver ceux qui peuvent l'être.

– Il n'y aura que quelques élus en somme ?

– Exactement. Vous en êtes déjà, tout comme le personnel de l'ambassade. Pour le reste, nous vous fournirons une liste de personnes à vacciner prioritairement. De près ou de loin, elles font partie de vos connaissances. »

Walsingham se moucha à nouveau. Il conclut l'entretien.

« En activant les réseaux de dizaines de milliers de médecins dans chacun des pays amis, nous allons sauver des millions de vie. Vous n'êtes qu'un petit rouage du mécanisme, mais un rouage essentiel docteur Miller. Merci de nous aider. Soyez muet comme la tombe ou vous gagnerez la vôtre prématurément. Vous pouvez disposer. »

Mark jugea préférable de ne rien répondre, pour laisser le dernier mot à son supérieur. Il se leva du mieux qu'il put, remué par ce qu'il venait d'entendre. Il sortit de la salle orange avec le moral dans les chaussettes. Et si ce n'était que cette maudite couleur qui lui avait donné envie de gerber ?

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