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Six mois avant

Six mois avant

Littérature à partager

Publié le par John Grivin

Hillary Stowe possédait un corps de déesse. C'était pour le grain de sa peau que Mark Miller avait fondu à leur première rencontre. Lors d'un cocktail à l'ambassade, il avait effleuré son bras par inadvertance. Ce simple contact l'avait transporté. Il avait immédiatement ressenti le désir impérieux de caresser ce bras, de remonter vers l'épaule, de redescendre par un sein, de poursuivre par le ventre, le sexe, une cuisse, un genou, jusqu'au pied. Il s'était contenté alors, au milieu de la foule agglutinée devant le buffet, de déguster la jeune femme avec les yeux. Elle avait une silhouette à tomber à la renverse, des mensurations parfaites, de celles qui font baver d'envie les dames patronnesses ventripotentes. Son visage ne gâtait rien. Un bonheur pour les séducteurs. Miller s'était fait le serment de chevaucher cette pouliche dans la semaine. Il n'eut pas besoin de ce délai. Le soir même elle était dans son lit. Elle y fit d'autres séjours, de loin en loin, pour le plus grand plaisir du Don Juan en blouse blanche.

Elle gémissait à présent sur le bureau de Miller, nue, les mains liées dans le dos, les cheveux épars, les lèvres frémissantes, la croupe offerte. Mark allait et venait derrière elle en une levrette frénétique. Il sentit la jouissance inonder Hillary. Elle émit un borborygme étrange et se mit à cracher du sang. Elle s'effondra en étouffant, abandonnant le pénis de Miller qui décrut sur-le-champ. Il semblait peint en rouge, un grenat sombre et visqueux qui s'écoulait du sexe de la jeune femme. Son corps hoqueta une demi-minute, puis plus rien. Miller retourna la morte qui glissa sur le sol. La tête frappa violemment le carrelage blanc qui se teinta aussitôt de vermillon. Il l'avait vaccinée lui-même cinq jours plus tôt, avant de la prendre debout contre un mur. C'était un cauchemar, il allait se réveiller chez lui, dans son lit vide. Il s'agenouilla et posa une joue sur le bureau pour pleurer à son aise.

La sonnerie du téléphone retentit. Mark releva la tête et saisit le combiné. Bordel ! À midi, il avait abusé du blanc d'Alsace au self, et de retour au cabinet médical, il s'était endormi sur sa chaise. Il avait rêvé cette saloperie en ressassant les paroles de Walsingham et de Newcombe. Tout n'était pas perdu. Il appellerait cette bombasse de Stowe avant le soir, pour une partie de jambes en l'air. Carpe diem.

Janice Cooper changeait la perfusion d'Adam Scott quand il ouvrit les yeux. Il les referma presque aussitôt, les paupières alourdies par les calmants qui passaient dans son sang. Le docteur Miller n'y était pas allé avec le dos de la cuillère ; à croire qu'il souhaitait voir son ami rester dans le brouillard. Janice n'osa plus contempler les traits altiers d'Adam. Elle ne voulait pas qu'il la surprît dans cette occupation très peu professionnelle. Devant ce jeune homme touché par le malheur, elle redevenait timide. La pureté de ce visage endormi rendait à l'infirmière déniaisée la naïveté de sa première enfance. Elle aurait pu tomber amoureuse, si seulement elle avait cru en l'amour. En avait-elle encore le droit ? C'est la question qu'elle se posait, quand elle se souvint qu'elle devait prévenir Mark du réveil de son patient. Les consignes de l'infirmerie étaient claires. Il était interdit au personnel de parler aux malades avant qu'un médecin ne les ait vus. Question de sécurité.

Janice eût pourtant aimé échanger quelques mots avec Adam, prendre sa main dans la sienne pour lui donner un peu de chaleur humaine, partager son chagrin. En éjaculant, Miller s'était vidé en elle de son trop-plein d'émotions. La jeune femme l'avait ressenti, sans savoir qu'il vomissait la mort d'Anna Scott. Quand il baisait, Mark devenait transparent. Il tombait le masque. C'était ce que Janice appréciait dans ces moments, car depuis bien longtemps sa queue ne la mettait plus en transe. Elle découvrait, coït après coït, l'enfant qui n'était pas mort en lui. Mais ce salaud lui faisait chèrement payer cette intimité. Il l'insultait toujours après avoir joui.

Avec Adam, c'était en deçà du sexe. Janice se rêvait princesse enlevée par un chevalier en armure de lumière. Elle rêvait, oui, et elle le savait. Quel homme sensé eût-il voulu faire de Janice Cooper, « la salope », sa dulcinée ? « La salope ». À l'ambassade, c'était ainsi qu'on la surnommait dans son dos. Ce n'était un secret pour personne, pas même pour elle. Une de ces informations qui n'étaient pas jalousement gardées par les diplomates méfiants et dont chacun faisait des gorges chaudes.

Janice enveloppa Mark d'un dernier regard confit de tendresse, essuya de la paume une larme qui roulait sur sa joue, fit demi-tour la boule au ventre et courut vers le téléphone. Dans le local des infirmières, elle retrouva un semblant de calme et son je-m'en-foutisme de façade. En ce début d'après-midi du mois de juillet, elle était seule de service. Une chance. Elle n'eût pas aimé que Ruth ou Isabella vissent ses paupières gonflées et ses yeux rougis par de fols espoirs.

Mark Miller reconnut la voix de Janice. Peut-être voulait-elle remettre ça. On ne la surnommait pas « la salope » pour rien. Et comment résister à une beauté pareille ? Chez elle, tout était naturel. Ses seins, entre autres, étaient de pures merveilles d'origine, et sa carrosserie n'avait jamais été retouchée. Un miracle. Elle n'avait pas encore trente ans, c'était vrai, mais le docteur connaissait des paquets de femmes qui avaient tâté du bistouri avant cet âge. Poitrine, fessier, hanches, nez, menton, bouche, tout y passait dans un concours de narcissisme ouvert à toutes les bourses. Les plus riches payaient rubis sur l'ongle, tandis que les plus pauvres empruntaient. Et tous les cinq ou dix ans, les unes ou les autres recommençaient, en une course perdue d'avance contre le temps qui affaisse, le temps qui ride, le temps qui engraisse. Miller avait un excellent ami dont le cabinet ne désemplissait pas du soir au matin, à tel point que ce chirurgien réputé songeait à prendre sa retraite avant d'avoir atteint la quarantaine, « pour bien vieillir, car le meilleur moyen de conserver sa jeunesse c'est encore de ne pas travailler. » Sage devise que Miller eût volontiers appliquée s'il avait trouvé une activité plus rémunératrice et moins dangereuse que sa fonction à l'ambassade. Pour l'instant, il devait faire son boulot et ça n'allait pas être de tout repos. Sortir Adam du fond du trou, quelle partie de plaisir ! A moins que Janice n'ait que le feu au cul finalement.

« Oui.

– Docteur Miller ?

– Qui veux-tu que ce soit en composant ce numéro ? Appelle-moi Mark. Alors c'était bon ?

– Adam Scott est en train de se réveiller, docteur.

– Docteur ! Tu te fous de moi ?

– Il a ouvert les yeux, docteur.

– Allez, Janice sois mignonne, dis-moi des choses gentilles. Ne te fais pas prier.

– Je fais quoi s'il se réveille complètement et qu'aucun médecin n'est présent ?

– C'est bon. Excuse-moi pour tout à l'heure. Tu sais que je suis vulgaire, mais je ne suis pas un mauvais bougre. L'année dernière, on a eu du bon temps ensemble.

– Vous venez ou j'appelle le docteur Fox ?

– J'arrive ma puce. Pas de panique. Tu ne lui parles pas, compris ? Rassure-moi, ce n'est pas déjà fait ?

– Je connais le règlement de l'infirmerie, docteur.

– On peut le connaître et ne pas l'appliquer.

– Je n'ai pas les moyens de perdre mon emploi.

– Et puis, chacun sait que les femmes ont des règles.

– Pff...

– Ça ne te fait pas rire.

– ...

– Janice ?

– ...

– Janice ?

– ...

– J'y crois pas, elle a raccroché cette conne ! »

Miller reposa le combiné en serrant les dents. Il ne supportait pas qu'une femme lui tînt tête, encore moins une pouffiasse qu'il avait tringlée. Toutes les mêmes. Elles se prenaient pour des reines dès qu'elles vous suçaient la bite et que vous aviez la faiblesse de montrer que vous aimiez ça. À l'avenir, il cacherait son plaisir. Mais c'était si bon d'exploser dans le con d'une Miss Minnesota. Quelle galère si la baise devenait un champ de bataille. Dans la guerre psychologique que se livraient depuis la nuit des temps les sexes opposés, plus rien n'était sacré, pas même le plumard.

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