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Six mois avant

Six mois avant

Littérature à partager

Publié le par John Grivin

Au moment où Miller se levait de son siège pour se rendre à l'infirmerie, on frappa à la porte. Le médecin se rassit et, d'une voix passablement irritée, invita le visiteur à entrer. Nathan Newcombe pénétra dans la pièce en silence et vint se poser dans l'un des deux fauteuils noirs placés devant le bureau. Il conservait cet air sévère qui avait tant déplu à Mark, lors de leur premier entretien dans la salle orange. Ferait-il entendre aussi cette voix désagréable qui écorchait les oreilles et fouillait la cervelle, croisement de la scie circulaire et du robinet qui goutte ? Miller ne parvint pas à cacher sa contrariété à voir l'envoyé de Washington débarquer dans son cabinet. Newcombe marquait un point et il n'en avait guère besoin pour tenir son hôte par les couilles. D'ailleurs, il joua franc-jeu, profitant du malaise de son interlocuteur.

« Docteur Miller, je ne vous apprécie pas plus que cela. »

Désarçonné par ce préambule peu amène, Mark se tut. C'était encore la meilleure manière de ne pas se découvrir.

« Cela vous étonne, docteur ?

– Plus rien ne m'étonne.

– À votre âge, c'est malheureux.

– ...

– Bien. Là n'est pas la question. Jack Walsingham vous honore d'une confiance aveugle. Je ne sais pas encore pourquoi et je n'irai pas chercher plus loin... si vous coopérez parfaitement. Sinon...

– Sinon ?

– Sinon j'irai chercher plus loin. Je gage qu'il y a quelque embrouille là-dessous. L'indulgence, ce n'est pas le genre du « vieux ». C'est vraiment bizarre. Mais connaissant vos compétences particulières, j'ai déjà une petite idée des services que vous avez pu rendre au Secrétaire général. Ne me contraignez pas à les exposer au grand jour. Des hommes comme vous sont difficiles à maîtriser. Pas de femme, pas d'enfants, pas de famille, pas de maison, rien à perdre en somme. Pourtant tout le monde a une faille. Quelle est la vôtre ?

– ...

– Vous vous taisez car vous avez la réponse. Votre bite, docteur Miller. Ce satané appendice que vous n'aimeriez pas voir quitter définitivement votre entrejambe pour qu'il se retrouve dans votre bouche. Vous êtes un queutard monsieur le docteur, un vulgaire queutard. Veillez à ne pas égarer votre outil de plaisir, mettez-le plutôt au service de notre cause. Je vous en priverai personnellement si vous nous décevez. J'ai un vieux couteau suisse, mal aiguisé et bien rouillé. Vous voulez en tâter ? Non, bien sûr, vous préférez tripoter des poitrines généreuses. »

Mark Miller fixait Nathan Newcombe d'un air ahuri. Il n'avait pas l'habitude qu'un homme lui parlât ainsi de ses obsessions sexuelles. Il était assez grand et suffisamment compétent pour s'analyser tout seul. Newcombe jouait au psy, ce qui avait le don d'agacer le médecin qu'était Mark. Sans compter que cette face de rat le menaçait avec un aplomb incroyable et qu'il se foutait de sa gueule par-dessus le marché. Miller eut bien l'idée de lui péter le râtelier d'un direct du droit, mais il se retint par calcul. Il demeura donc bouche bée une petite minute en serrant les poings, assez longtemps pour que Newcombe fût persuadé que son interlocuteur avait du sang-froid. Dans le même temps, il cherchait la répartie qui ferait mouche.

« Et de belles chattes bien juteuses. »

Newcombe esquissa un rictus de dédain. Une ombre passa sur son visage.

« Docteur Miller, vous connaissez Hillary Stowe, je crois.

– Oui.

– Vous l'avez rencontrée à un cocktail à l'ambassade au mois de janvier.

– Elle m'a dédicacé son dernier livre. Vous êtes bien renseigné.

– C'est ma partie en effet.

– Et que savez-vous de plus ?

– Que vous avez tenté de la séduire. Sans succès.

– Quelles sont vos sources ?

– Les meilleures. Hillary et moi allons nous fiancer à la fin de l'été.

– Félicitations. Mais ce n'est pas très prudent par les temps qui courent.

– Abstenez-vous de lire dans une boule de cristal. Nous allons vers la guerre, mais la guerre n'exclut pas l'amour. Un Don Juan a sans doute du mal à comprendre ce dernier mot.

– J'ai horreur des épanchements de synovie comme des épanchements de sentiments. Vous n'êtes pas venu pour me parler de vos fiançailles.

– Non. En revanche, je vous interdis à l'avenir de tourner autour de mademoiselle Stowe. Défense de toucher ou je vous ferai abattre comme un chien en chaleur.

– Soyez sans crainte, je ne cours pas après les femmes mariées. Les célibataires et les divorcées font mon affaire Je n'ai que l'embarras du choix. »

Miller buvait du petit lait. Il essayait de cacher son amusement. Newcombe ne savait pas toujours tout. La preuve. Voyait-il en Hillary une vierge éthérée, avec pour unique amant la littérature ? Il croyait peut-être planter son drapeau sur un territoire inviolé. Le con. D'un autre côté, voir cette belle plante finir avec un avorton à talonnettes était insupportable. Mark avait tout de suite remarqué que Newcombe pétait plus haut que son cul. Il avait d'autant plus envie de baiser au débotté la chère et tendre de ce fumier. Une belle tête à cornes, ce gars-là !

« Affaire classée docteur, je compte sur vous.

– Tous mes vœux. »

Newcombe sortit une enveloppe de sa veste et la tendit à Miller par-dessus le bureau. Le médecin la prit et la tourna entre ses doigts. Elle ne portait aucune inscription. Il la posa sur le sous-main de cuir, sans la décacheter.

« Vous l'ouvrirez plus tard. En attendant mettez-la au coffre. La liste comporte une centaine de noms que vous devrez apprendre par cœur avant de la détruire. Cela ne devrait pas vous causer de problème, le bachotage les médecins connaissent, n'est-ce pas ? »

Miller ne répondit pas. Il glissa l'enveloppe dans une poche de sa blouse, puis attendit que Newcombe poursuivît ou qu'il se levât pour prendre congé. Nathan resta silencieux une quinzaine de secondes, les yeux dans les yeux de Mark. Ce n'était pas de l'amour, du défi plutôt, doublé d'une sorte d'évaluation. Quel qu'eût été le résultat de ce test, l'envoyé de Washington reprit le fil de son discours.

« Vous vaccinerez personnellement toutes ces cibles. Personnellement, j'insiste. Vous recevrez les doses la semaine prochaine.

– Je veux bien vacciner, mais est-ce que mes cibles accepteront de l'être ? Je présume que je ne vais pas les informer de ce qui nous attend dans six mois, ni des effets secondaires de la vaccination.

– Évidemment. Nos équipes scientifiques ont mis au point un micro stylet uni dose qui permet de vacciner très simplement, par une simple piqûre sur n'importe quelle partie du corps. C'est le matériel que vous recevrez, prêt à l'emploi.

– Un parapluie bulgare miniature. »

Newcombe se renfrogna.

« Sauf qu'ici il s'agit de sauver des vies, pas d'en prendre, docteur.

– Je plaisantais.

– C'est cela. C'est cela qui me déplaît chez vous. À l'avenir, évitez de le faire en ma présence. La survie du monde civilisé est en jeu, Miller. Vous me trouvez sûrement sinistre, mortel, rond-de-cuir, gratte-papier. Je fais mon devoir en priorité, alors que vous pensez avant tout à la rigolade et à la bagatelle. »

Mark trouva que la leçon de morale sonnait faux. Il préféra jouer l'homme édifié par l'exemple du patriotisme et du don de soi. Mais derrière le masque du respect, il imaginait Newcombe nu comme un ver, gigotant sur le cul splendide de sa fiancée, pendant que des millions d'Américains tombaient comme des mouches, sous les assauts moins excitants d'une saloperie de virus basané. Il banda en pensant à Hillary, laissant échapper un léger « hum » que Newcombe attrapa au vol.

« Vous disiez ?

– J'exprimais mon admiration. Je sais que j'ai des défauts, cependant j'ai toujours servi mon pays honorablement. Je suis irréprochable de ce côté-là.

– Surveillez-vous, sinon cela vous coûtera cher un jour. »

Miller ne comprenait pas pourquoi Newcombe nourrissait une telle inimitié à son encontre. La jalousie ? Savait-il que le corps d'Hillary ne recelait plus aucun secret, qu'il en avait ouvert toutes les portes ? Mais serait-il encore en vie si c'était le cas ? Ou alors c'était un problème de compatibilité astrologique, un truc à la mode en France, en particulier chez les sportifs. Une chose était claire, il faudrait éviter de tourner le dos à ce nabot. Le danger venait de là, au sein même du camp des défenseurs de la démocratie et de la liberté. Un comble !

Mark devait se rendre au chevet d'Adam. Il lui fallait écourter l'entretien qui prenait un tour désagréable. Il craignait de péter un plomb, de se lever de son siège à la manière d'un diable sortant de sa boîte, pour aller décocher un coup de boule à Newcombe. Il aurait aimé voir ce petit enculé pisser le sang, gémir en se tenant le nez à deux mains. C'est avec plaisir qu'il l'aurait mis à terre et qu'il lui aurait massé du pied les côtes et le ventre. Il l'imaginait geignant, pleurant, suppliant dans la position du fœtus. Il se contenta de lui lancer un regard torve, derrière lequel Newcombe ne devina pas un centième du mal qu'on lui voulait.

« Veuillez m'excuser, monsieur... monsieur...

– Newcombe, Nathan Newcombe. J'espère que vous retiendrez plus facilement les noms de ceux que vous devez vacciner.

– Ne vous inquiétez pas pour cela. Ce que j'ai entendu dans la salle orange a quelque peu perturbé ma perception des informations secondaires. Sans compter ce décor unicolore qui me donne envie de vomir.

– Vous n'aimez pas l'art contemporain, docteur Miller ?

– L'art comptant pour rien, comme se plaît à dire un de mes amis français ?

– Un critique sans doute, qui n'a jamais tenu un pinceau de sa vie.

– Non, un authentique artiste. Mais nous ne sommes pas là pour causer architecture ou décoration d'intérieur. Nous nous sommes tout dit pour l'instant, je suppose. Je dois me rendre à l'infirmerie. Adam Scott est en train de se réveiller.

– Désolé de vous retenir, je dois justement vous parler de lui. C'est l'histoire de quelques minutes et c'est de la plus haute importance.

– Faites vite. Je ne voudrais pas qu'une infirmière lui parle avant que je le vois.

– Vous ne faites pas confiance au règlement des ambassades ?

– Au règlement oui, au personnel non.

– Dans ce cas, j'irai droit au but. Scott est un problème. Vous avez bien fait de ne pas le nettoyer, car c'est un élément clé notre dispositif. À son insu. Nous ne pouvons pas l'éliminer, mais il risque de nous nuire s'il s'intéresse d'un peu trop près aux derniers événements.

– Je n'ai pas l'intention de lui dire la vérité sur la mort d'Anna. Je vais lui servir une petite histoire à ma façon.

– Au contraire, s'il vous questionne dites-lui la vérité, du moins ce que vous en saviez avant notre entrevue dans la somptueuse salle orange. Donnez-vous le beau rôle, brodez à volonté sur la trame de la réalité. Nous le laisserons fouiner et vous serez son confident. Vous m'en réfèrerez directement. Nous aviserons suivant les découvertes de Scott. Évidemment le mieux serait qu'il fît le deuil de sa femme sans se poser de questions embarrassantes pour nous.

– Il ne faut pas rêver, surtout avec Adam.

– Avec moi, vous l'appellerez Scott.

– Adam ? Je l'appellerai comme j'ai envie de l'appeler. Sur ce, Newcombe, je vais à l'infirmerie. Je n'ai que trop tarder et c'est de votre faute. »

Le docteur Miller se leva de son fauteuil articulé, salua d'un léger hochement de tête Newcombe qui le fusillait du regard et se dirigea vers la porte. La main sur la poignée, il ne put s'empêcher de se retourner et de lancer une boutade venimeuse dont il avait le secret.

« J'oubliais. Hillary, comment dois-je l'appeler ? »

Il sortit sans attendre la réponse, laissant derrière lui la porte grande ouverte, pour bien signifier au promis de la belle Stowe qu'il pouvait aller se faire voir ailleurs.

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