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Six mois avant

Six mois avant

Littérature à partager

Publié le par John Grivin

A peine le 4x4 banalisé avait-il enfilé quelques rues que des sirènes se firent entendre. Un fourgon pompe-tonne et une échelle de la BSPP avaient décalé au quart de tour, mais trop tard pour sauver du monde. Les nettoyeurs connaissaient leur boulot. Ils travaillaient proprement, en vrais professionnels de l'ombre. C'étaient d'anciens marines aux états de service irréprochables. Semper Fidelis. Une devise rassurante pour le docteur Miller qui ne croyait pas personnellement à ces conneries, mais était bien content que d'aucuns s'y conformassent. Ces soldats de l'idéal avaient incendié l'immeuble d'Adam, histoire de tout effacer. Il n'y avait pas de meilleurs spécialistes pour maquiller un crime en accident. Les pompiers n'y virent que du feu.

Mark se détendit. Il se cala confortablement sur la banquette en cuir et ferma les yeux. Il aimait ces retours au calme après la tension du terrain. Il ne regrettait jamais d'avoir renoncé à une carrière conventionnelle au pays. Le corps diplomatique lui procurait plus de sensations que les pathologies triviales et ennuyeuses de ses compatriotes. Les obèses, les cardiaques, les cancéreux lui donnaient la nausée. Il pensa à Anna. Bon sang. Il l'aurait bien sautée. Les femmes qui lui échappaient le mettaient mal à l'aise. Il éprouvait un manque qu'il devait absolument combler par une conquête rapide. D'un point de vue médical, cette mort l'inquiétait. La troisième en deux mois, avec des manifestations identiques. Il en avait déjà référé à Washington. La réponse ne tarderait pas. Le van cessa de rouler. Mark reconnut le parking souterrain de l'ambassade. Il descendit du véhicule en s'étirant et alla droit au cul du fourgon. Il ouvrit la porte. Adam dormait toujours, allongé sur une civière, couvé par l'œil atone de ses garde-malades de choc. Mark donna ses ordres et se dirigea vers l'ascenseur. Il gagna son cabinet, situé au rez-de-chaussée du bâtiment. Dans la salle de bain attenante, il s'aspergea le visage au-dessus du lavabo de marbre, s'épongea longuement, songeur, et passa des habits propres. Installé à son bureau, il appela Janice Cooper, une jeune infirmière blonde du Minnesota qu'il n'avait pas eu de mal à subjuguer. Il avait besoin de faire l'amour sans attendre, pour se laver de ce qu'il avait vu.

Janice entra sans frapper. Mark la devinait nue sous sa blouse blanche. Tout le personnel de l'ambassade savait que miss Cooper ne portait pas de sous-vêtements en été. L'ambassadeur lui-même était dans la confidence.

Cela faisait un an que le docteur Miller l'avait larguée, après un printemps de rodéos torrides. Elle ne lui en tenait pas rigueur, car avec elle tous les hommes agissaient de la sorte. Ils étaient prévenants pendant deux ou trois semaines, le temps qu'elle se donnât entièrement à eux, puis sa soif de tendresse les lassait rapidement. Janice était canon : les obus parfaits qui gonflaient sa blouse affolaient les mâles. Elle pouvait se permettre de ne sortir qu'avec des beaux mecs et elle ne s'en privait pas. Miller était très séduisant avec son corps d'athlète, son visage volontaire et ses mystérieux yeux de chat. Quant à sa voix, peu de femmes résistaient à sa chaleur communicative. Mais sous ses apparences charmeuses, le beau docteur avait tout du connard. Janice en était consciente. Pourtant, elle désirait qu'il la prît dans ses bras. Elle cherchait en lui, comme chez les autres, son père d'avant. Avant le licenciement, avant la coulée dans l'enfer de l'alcool, avant la violence conjugale, avant la cirrhose. Ce père qui la prenait sur ses genoux, caressait son visage, offrait son épaule à ses chagrins.

Mark s'approcha d'elle sans dire un mot. Il lui attrapa les deux mains et l'attira vers la table d'auscultation. Il l'allongea brutalement, déboutonna rageusement sa blouse, lui écarta les cuisses et la pénétra sans aucun préliminaire. Il jouit dans la foulée, triomphant, les mains crispées sur ses orbes tentateurs. Putain de nibards ! Miller se redressa, essoufflé, remonta lentement sa braguette, sûr de sa force.

« File petite pute. »

Janice se releva, referma sa blouse et repartit comme elle était venue, des illusions en moins et des larmes en plus. Tous des porcs.

Il l'avait aimée au début, comme il aimait toutes les belles filles qui excitaient sa bite. Cela lui évitait de se considérer comme un salaud. C'était d'ailleurs à ses yeux la seule utilité d'un sentiment si noble et si fugace. Miller ne croyait à rien de durable. Les serments, le mariage, balivernes ! Même le sexe n'était qu'une question d'hygiène. Tirer un coup calmait prodigieusement ses nerfs, aussi sûrement que n'importe quel tranquillisant, Relaxène compris.

Sonneries du téléphone, appel en interne. Le boulot avant tout. Le cul, il n'avait pas que cela à foutre. Mark prit le combiné en réajustant son nœud de cravate. Il reconnut tout de suite la voix du Secrétaire général de l'ambassade. Sèche, cassante, incontestable.

« Docteur Miller ?

– Soi-même.

– Jack Walsingham.

– Monsieur ?

– Réunion dans cinq minutes, salle orange. Prenez les dossiers Candice Morton, Steeve Brant et Anna Scott.

– Très bien, monsieur. »

Walsingham avait déjà coupé. Il s'agissait de ne pas être en retard. Ici, la ponctualité était une condition sine qua non du cursus honorum. Le « vieux » ne plaisantait pas sur ce point. Il ne plaisantait jamais. Même s'il n'avait pas encore quarante ans, tout le monde le surnommait « le vieux », sans aucune affection. C'était une tronche, de celle qu'on croise avec plaisir dans les films d'espionnage, mais dont on se passerait bien au boulot.

Miller s'empressa de récupérer les dossiers médicaux dans son armoire sécurisée. Il tapa le code fébrilement. Il dut s'y prendre à deux fois, son index ayant glissé sur une mauvaise touche. Il regarda sa montre et se rua hors du bureau. Dans le couloir, il bouscula une quelconque secrétaire, à peine désirable avec son regard ahuri de caniche hargneux. Il se souvint pourtant qu'il avait couché avec elle pas plus tard que le mois précédent et qu'elle avait des jambes splendides, à défaut d'avoir un visage aimable. L'ascenseur n'était pas là. Le docteur s'engouffra dans les escaliers. Il avala deux étages et se présenta, à la seconde près, devant la salle orange. Il calma sa respiration avant de frapper à la porte. Une voix l'invita à entrer.

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